Mourir pollué avec le Pr. B.


Le livre du Professeur B. : « Ces maladies créées par l’homme » sorti au début de cette année 2004 a fait immédiatement un succès de librairie sans précédent. Précédé d’une couverture médiatique laudative unanime, Un seul couac dans ce concert d’éloge, mais non des moindres, celui du Pr. Tubiana(1) dans le Figaro concluant son article ainsi : « il serait injustifié et improductif d’accroître l’anxiété du public en se fondant sur des affirmations non étayées par des faits ». Clamabat in desertum. Le livre s’est arraché à la FNAC(2) tel le dernier David Bowie, avec rupture de stock et réédition dès la fin de la première semaine….
Pour tenter de comprendre pareil engouement, je l’ai lu.
Conclusion : la pensée unique doit être une pensée magique ! Au moins pour le tiroir caisse…

Qu’en dire en effet ?
Dès la première page, l’auteur nous prévient « Ce n’est pas un livre d’opinion ». On s’attend donc de la part de cet éminent (selon les médias) cancérologue, à un ouvrage rigoureux, solidement documenté et référencé, mettant en perspective l’environnement dans l’univers ô combien plus large des grandes problématiques de santé publique du monde. Il n’en est rien, bien au contraire.
D’affirmation en affirmation, le Pr. B. menace, pourfend, accuse et prophétise. Il faut un travail de décodage pour démêler la croyance de l’observation, l’idéologie de la preuve et la bonne foi de l’intérêt. Ce à quoi je me suis livrée, modestement mais minutieusement.

L’ouvrage comporte 18 pages de références bibliographiques. 297 références très exactement. Sont-elles toutes différentes ? Il n’est pas aisé de le savoir car elles sont classées par chapitres et non référencées dans le texte.
Si l’on prend un auteur - au hasard le Pr. B. lui-même - il se cite18 fois. Mais son précédent livre(3) est repris 9 fois ! Peut-on extrapoler qu’il n’est pas impossible que certains auteurs acquis à la même cause que lui soient aussi repris de façon récurrente ?…

Fonde-t-il ses cris d’alarme sur des publications scientifiques rigoureuses ? Certes, il s’en trouve mais ce ne sont pas les plus nombreuses : on en compte 123, doublons compris.
Et, ce qui est beaucoup plus déroutant, il est impossible de savoir ce que disent vraiment ces auteurs puisqu’ils ne sont pas appelés, ni même cités, dans le texte.

Le lecteur, à l’esprit aussi rationnel que mal tourné, s’interroge : serait-il possible que le Pr B. fasse subir aux publications sur lesquelles il s’appuie le traitement qu’il dénonce lui-même : « Tout le monde sait qu’on peut faire dire n’importe quoi ou presque, à des données statistiques » et plus loin : « les moteurs de ces manipulations sont là encore l’argent et accessoirement la renommée scientifique » ?

Voyons un peu. Parlant de la cirrhose du foie d’origine alcoolique :« Elle a presque totalement disparu », affirme-t-il. C’est faire bien peu de cas des 35 000 décès attribuables annuellement à cette pathologie en France. Et de la consommation excessive d’alcool qui tue directement en Europe 4,2% des hommes et 2,1% des femmes(4) ….Etrange disparition. Y aurait-il - par pur hasard - une catégorie professionnelle française à qui un tel constat ferait plaisir ?….

Ailleurs, je ne résiste pas à citer un large extrait « self-explaining » du cheminement de pensée de l’auteur :
« Or depuis ces vingt dernières années, la situation a terriblement changé. Les aliments que nous ingérons, l’eau que nous buvons et l’air que nous respirons sont beaucoup plus pollués. En outre les recherches toxicologiques actuelles concluent indiscutablement (c’est sûrement parce que c’est tellement indiscutable que la nécessité d’études prouvant un lien causal entre une polluant et la survenue d’un cancer revient comme un leitmotiv dans tous les programmes de recherche actuels !) à l’effet cancérigène de certains polluants. Ce ne sont donc pas seulement 10% ou même 40% des cancers qui sont induits par la pollution, mais très probablement 60 à 70% d’entre eux au minimum. »
Plus fort, poursuivons :
« La troisième raison est que même le tabagisme témoigne d’un certain type de pollution, si on admet qu’il est dû au stress induit par notre société »
Plus fort encore :
« Le stress est en réalité la conséquence neuropsychologique de la pollution de l’environnement pris au sens large du terme »
Point d’orgue :
« On peut donc finalement considérer que ce sont 80 à 90% des cancers qui sont causés par la dégradation de notre environnement ». Fermez le ban !
Ca s’appelle du raisonnement scientifique ça, Madame !! Et c’est ainsi que les journaux ont pu titrer « 8 cancers sur 10 sont liés à l’environnement » !!!…

On pourrait en rire s’il n’y avait plus grave.
« Polluer est devenu aujourd’hui un crime contre l’humanité, et nous n’avons qu’un siècle pour sauver dix mille ans d’histoire » profère le Pr. B. en conclusion de son introduction.
Enfants juifs brûlés à Auschwitz, arméniens massacrés à Erevan, rwandais de toutes ethnies tronçonnés à la machette, cambodgiens morts d’inanition et de tortures, vos bourreaux n’étaient que des plaisantins face aux pesticides, à la circulation automobile, ou à l’incinération des déchets ménagers!!
La nausée pointe.
Et, remettant le couvert pour éviter de se faire oublier, le Pr. B. sort en avril 2004 son appel de Paris : « C’est l’espèce humaine qui est en danger ». 80 personnalités ont signé ça !
Robert Anthelme réveille toi, ils sont devenus fous !

Assez. Revenons au réel. Cela devrait bien suffire à nous mobiliser pour une vraie priorité. Car, quelle est la première cause de mortalité sur notre belle planète, aujourd’hui ?
Elle reste encore et toujours la pauvreté et l’infection qui en est sa première conséquence. N’en déplaise aux idéologues de l’écologie : 32% de l’humanité meurt aujourd’hui de maladies liées à la pauvreté – infections banales, mortalité néonatale, malnutrition, famine….
Les riches, eux meurent d’abord de maladies cardiovasculaires (29,3%).
Les cancers, tous confondus, sont loin derrière, représentant 12,6% des décès.

Alors, avant de brandir le spectre de la disparition du monde dans un futur proche pour cause d’irresponsabilité environnementale des hommes, demandons-nous si la première irresponsabilité n’est pas d’ignorer et de laisser faire ce qui se passe aux frontières de nos pays douillets où tout va si bien qu’on ne sait plus quoi inventer pour se faire peur !

Evidemment dénoncer la pauvreté comme une injustice et s’élever contre ceux qui maintiennent les choses ainsi pour leur plus grand bénéfice n’est pas porteur. Cela donne mauvaise conscience et la mauvaise conscience n’a jamais mis en tête des ventes de livres à la FNAC le moindre brûlot, fut-il argumenté !

Docteur Christiane Mirabaud

1 Cancérologue, Directeur honoraire de l’Institut Gustave Roussy, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine.
2 Prix de vente : 19 euros
3 Les grands défis de la politique de santé en France et en Europe – Paris, Librairie Médicis, 2003
4 Statistiques de la santé- Atlas de la mortalité dans l’UE. Chapitre 19 La mortalité liée à l’alcoolisme – données 1994-1995 Editions 2002 – Commission Européenne

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